Des survivants de l’Holocauste fondent une vie sur l’amour à Montréal

Après avoir reconstruit leur vie au Canada après l’Holocauste, Ernest et Ella Ehrman revivent leurs jours sombres – pour éclairer la voie des générations à venir.

Lors d’une journée enneigée à Montréal, Ella et Ernest Ehrman prennent place, côte à côte, à la table à manger installée dans leur salon, pour examiner leur album de mariage et raconter leur histoire tout en offrant des gâteries. Leur chaleur nous enveloppe; l’étincelle qui brille dans leurs yeux ne laisse rien paraître de la douleur inimaginable qu’ils ont surmontée. Mais, sous la surface, on repère des indices, comme l’absence de pages datant d’avant 1945 dans leur album de photos, ou la coïncidence incroyable que leur foyer se trouve dans le croissant Korczak, nommé en l’honneur de Janusz Korczak, éducateur polonais qui a passé sa vie à protéger les enfants juifs devenus orphelins à cause de l’Holocauste.

Ernest et Ella lors de la Méga Mission Montréal 2014 en Israël.

Ernest et Ella lors de la Méga Mission Montréal 2014 en Israël.

Envoyée à Aushwitz alors qu’elle avait à peine 13 ans, Ella a survécu grâce à un mélange de persévérance, de chance et d’amour : « Ma sœur aînée et moi nous trouvions dans le même camp. Je lui ai sauvé la vie, elle a sauvé la mienne… elle a surtout sauvé la mienne. » Elles étaient les deux seules survivantes de leur famille élargie. Après la guerre, Ella et sa sœur sont retournées dans leur Transylvanie natale, mais l’ont trouvée envahie par les communistes. Elles déménagèrent donc à Vienne, où elles firent la connaissance d’un travailleur des services de l’agence JIAS (Jewish Immigration Aid Services) qui amenait des orphelins juifs au Canada. Ainsi, Ella Ehrman, alors âgée de 17 ans, se trouva sur un bateau en route vers le Canada, en compagnie de dix autres orphelins juifs. La traversée dura vingt jours et Ella, alors seule au monde, rencontra Sarah Korman; les deux jeunes filles se lièrent rapidement d’amitié. Sarah avait deux frères aînés, « les garçons Korman de Pologne » et Ella affirme que, dès le moment où ils se sont rencontrés, « la famille m’a accueillie comme l’une des leurs ».

Entretemps, en Tchécoslovaquie, Ernest avait survécu à la guerre et trouvé ses frères et ses deux sœurs, mais lorsque les communistes prirent le pouvoir en 1948, « nous ne pouvions pas accepter de vivre sous le régime communiste après avoir survécu à Hitler », d’expliquer Ernest. Un oncle, qui s’était rendu au Canada, amassa suffisamment d’argent pour soumettre une demande de visas pour Ernest et ses frères et sœurs. En 1949, Ernest arriva donc à Montréal, et JIAS l’aida à se trouver un emploi dans une usine de bijoux. Il était payé 65 cents l’heure et il en était très heureux. Lorsqu’on lui offrit une promotion pour son application au travail, on augmenta son salaire à un dollar et on l’installa à un établi qu’il partagerait avec deux frères originaires de Pologne. Il s’agissait des frères Korman, ceux-là mêmes qui avaient pris soin d’Ella sur le bateau. Ayant tôt fait de se rendre compte qu’ils étaient tous des survivants européens de l’Holocauste, les frères insistèrent pour qu’Ernest se joignent à eux pour le souper avec leur sœur, Sarah et leur amie, Ella. « Et le reste », de terminer Ernest, « appartient à l’histoire. »

Ernest et Ella le jour de leur mariage à Montréal, 1955.

Ernest et Ella le jour de leur mariage à Montréal, 1955.

Ernest et Ella se marièrent en octobre 1955, à la synagogue B’nai Jacob, sur Fairmont Avenue, et ils eurent deux petites filles. Lorsque les fillettes étaient encore toutes petites, un vieil ami d’Europe invita Ernest à se lancer en affaires avec lui, dans l’industrie du bas. « Je n’aurais jamais tenté ma chance si ce n’était de mon épouse », affirme Ernest, le sourire aux lèvres. Elle m’a dit : « si tu ne prends pas le risque maintenant, pendant que tu es jeune, tu ne le feras jamais. » L’entreprise prit rapidement de l’expansion et Ernest passa les 40 années suivantes à voyager d’un bout à l’autre du pays pour vendre des bas puis, plus tard, des chandails pour dame. Ernest et Ella parlaient rarement de l’Holocauste. « Bien entendu, nous connaissions nos histoires respectives », de préciser Ernest. « Dès que nous nous étions rencontrés, nous avions parlé des endroits où nous étions allés, des choses que nous avions vues. » Même s’ils provenaient de lieux différents, tous deux avaient perdu leurs parents dans les chambres à gaz d’Auschwitz. « Nous n’avons jamais abordé le sujet avec nos enfants, du moins, pas avant qu’ils parviennent à l’âge adulte. »

Les choses changèrent en 1998, lorsque le Centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal communiqua avec eux. À ce moment, le musée recueillait des témoignages pour la collection d’histoire fondée sur des interviews enregistrés de l’organisme Steven Spielberg’s Film and Video Archives, du United States Holocaust Memorial Museum. Ernest et Ella prirent tous deux part au projet. On demanda par la suite à Ernest de s’adresser à un petit groupe d’étudiants par l’entremise de la Fédération CJA.

À la tête d'un groupe d'étudiants montréalais lors de la Marche des vivants, en Pologne.

À la tête d’un groupe d’étudiants montréalais lors de la Marche des vivants, en Pologne.

Ernest prit sa retraite en 2007 et commença à prononcer régulièrement des discours au nom du Centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal. On demanda au couple de prendre part à la Marche des vivants et de partager leur histoire. Leur fille aînée les soutint fortement dans ce projet, puis rallia sa sœur. Lorsque les Ehrman montèrent finalement à bord de l’avion, leurs deux filles les accompagnaient.  « Ce fut remarquable de faire ce voyage avec nos enfants », affirme Ella. « Nous avons tant pleuré. Elles n’oublieront jamais, et nous non plus. »

L’année dernière Ernest et Ella ont pris part à leur douzième Marche des vivants et furent des invités d’honneur lors de la Méga Mission Montréal 2014 de la Fédération CJA. Leur fille s’est également impliquée, prenant le rôle de madricha (chef d’équipe) pour deux voyages. Peu importe combien de fois ils ont fait le voyage, cela ne devient jamais plus facile. Ernest explique : « Lorsque nous arrivons à Auschwitz, c’est comme si une vidéo tournait en boucle dans ma tête. Je revis toujours la dernière fois où j’ai vu ma famille. » Mais Ernest et Ella comptent continuer de prendre part au voyage aussi longtemps qu’ils en seront capables, conscients de l’importance d’informer la jeunesse sur les événements du passé pour jeter les bases d’un avenir rayonnant. Ils sont très reconnaissants du fait que, malgré toute la douleur qu’ils ont dû endurer, la vie leur a apporté l’amour et une belle famille. « Mes parents n’ont jamais fait la connaissance de leurs petits-enfants », de dire Ernest. « Ella et moi avons eu le privilège de rencontrer le premier de nos arrière-petits-enfants. Cela n’a pas de prix! »

Laisser un commentaire