Un garçon et une fille se rencontrent, tombent amoureux et vivent heureux – en yiddish

Le jour où Billy Finkelstein a amené sa nouvelle petite amie, Keila, au Théâtre yiddish, ils s’attendaient à une sortie amusante et abordable. Ils ont plutôt découvert toute une culture – et une famille.

Billy Finkelstein, de la fanfare de l’Université McGill Redmen, était assis au milieu du gymnase, faisant passer des auditions pour les porte-drapeaux de la saison de football 1968 lorsqu’il remarqua une belle jeune femme qui entrait. Pendant l’audition qui suivit, Billy lui a demandé d’exécuter une volte-face de fantaisie. La jeune femme était un peu nerveuse et a oublié la routine. Mais formée en danse classique, elle a improvisé et effectué une pirouette. Elle s’appelait Keila, elle a gagné le poste – et une place dans le cœur de Billy.

La même année, Dora Wasserman, une pionnière du théâtre yiddish, planifiait de mettre en scène sa première comédie musicale de grande envergure au Centre Saidye-Bronfman qui venait d’ouvrir ses portes. Le Théâtre yiddish avait besoin d’un petit groupe musical, et on suggéra Billy comme saxophoniste. Billy a accepté la proposition, et a amené sa petite amie, Keila, aux répétitions. « Il y avait beaucoup de périodes creuses pendant les répétitions, ce qui laissait le temps de se connaître, et nous étions étudiants, et nous blaguions en disant que cela constituait des fréquentations abordables », se souvient Billy en souriant. De plus, ils ont connu des gens qu’ils apprécient énormément. « Nous avions eu tellement de plaisir et avons tissé des amitiés indéfectibles que nous entretenons encore aujourd’hui, explique Billy. Le Théâtre yiddish est devenu notre seconde famille. »

Selon toutes les personnes qui ont connu Dora, elle a créé une atmosphère familiale et contagieuse dans son théâtre. « Dora aimait les gens, la famille et les fêtes avec les acteurs », déclare Billy. « Nous chantions autour du piano, affirme Keila par un signe de tête. Dora prononçait des discours formidables en yiddish, puis passait à l’anglais pour ceux qui, comme Billy, ne parlaient pas la langue. » Pendant une des fêtes de la troupe, Dora a entendu Keila traduire pour Billy, et comme elle avait toujours pensé que Keila était espagnole, elle était à la fois sous le choc et ravie. Keila, en fait, est née en Équateur, mais elle est aussi juive. Durant son enfance, elle avait partagé une chambre avec Bubby qui parlait yiddish, elle maîtrisait donc très bien cette langue. »

Billy et Keila sur la scène du Théâtre yiddish circa, 1980.

Billy et Keila sur la scène du Théâtre yiddish circa, 1980.

Le spectacle a connu un vif succès; des représentations supplémentaires ont été ajoutées, mais certains danseurs étaient déjà engagés dans de nouveaux projets. Keila, qui a assisté à de nombreuses répétitions tout en se faisant courtiser par Billy, est montée sur scène et ne l’a pas quittée depuis. Après son mandat avec le groupe musical, Dora a demandé à Billy s’il aimerait monter sur les planches lui aussi. « Je ne connaissais pas un mot de yiddish et j’étais ridicule lorsque j’essayais de le parler », se remémore Billy. Mais Dora a trouvé une solution, lui proposant un rôle de professeur d’anglais, et dans le spectacle suivant, le sourd et muet du village. « Ce fut un lent début, ajoute Keila en riant, il a commencé par des rôles sans texte et a passé à des rôles parlants, pour vraiment apprendre la langue. »

Billy et Keila ont uni leurs destinées en 1971, et comme dans une bonne comédie dramatique, Keila a eu ses premières contractions avant l’accouchement de leur premier enfant lors d’une chanson multilingue dans une fête au Théâtre yiddish.  Les deux filles du couple, Audrey et Stéphanie, ont été élevées au théâtre. « En fait, dit Keila, j’ai dansé sur scène lorsqu’elles étaient dans mon ventre. » Les filles, maintenant dans la trentaine, ayant leur propre famille, sont engagées dans le théâtre depuis leur tendre jeunesse. Quand Stéphanie a prononcé le discours d’adieu à l’école secondaire Bialik en 1998, elle a remercié sa famille et la femme qui lui a enseigné le côté culture du yiddish, Dora.

Billy et Keila au Gala Dora qui a eu lieu en 2015 au Centre Segal, célébrant l’héritage de Dora Wasserman, fondatrice et directrice artistique du Théâtre Yiddish Dora Wasserman.

Billy et Keila au Gala Dora qui a eu lieu en 2015 au Centre Segal, célébrant l’héritage de Dora Wasserman, fondatrice et directrice artistique du Théâtre Yiddish Dora Wasserman.

Le Théâtre yiddish a permis aux Finkelstein de redonner à la communauté juive, localement et internationalement. La troupe bénévole a beaucoup voyagé dans les années 1980 et 1990, visitant les camps d’été locaux et les centres communautaires, initiant les enfants à la langue et à la culture juives auxquelles ils n’auraient pas été nécessairement exposés. Elle s’est rendue jusqu’en Israël et en Europe, amenant le théâtre yiddish dans les villages et les villes où il avait été éradiqué par les nazis.

Au cours de leurs tournées, les Finkelstein et les membres de la troupe ont interprété Those Were the Days à Prague, en République tchèque, devant 150 survivants de l’Holocauste. « Ce fut un réel privilège de raviver de merveilleux souvenirs pour eux – les joies de l’enfance avant la guerre, où ils pouvaient aller au Théâtre yiddish dans leur communauté, qui n’existe plus. »

« Lors d’un spectacle à Amsterdam, nous avons chanté dans une résidence pour personnes âgées. Un vieil homme y était; depuis des années, il vivait dans un état végétatif par suite de démence. Lorsqu’il a entendu des chansons en yiddish, il s’est réveillé, a commencé à bouger au son de la musique. Des moments comme ceux-là ne s’oublient jamais. »

Après 45 ans au Théâtre yiddish, Keila est heureuse de pouvoir dire que Billy peut parler couramment cette langue.  C’est, évidemment, parce qu’il répond en utilisant le texte des pièces dans lesquelles il a joué au fil des années. Keila, qui parle toujours couramment cette langue, l’a transmise à une nouvelle génération, sa petite-fille de 4 ans.

Cet été, le Théâtre Yiddish Dora Wasserman, en collaboration avec la troupe de théâtre de Côte-Saint-Luc, présentera The Producers – une nouvelle comédie musicale de Mel Brooks en yiddish avec sous-titres en anglais et en français – du 19 juin au 10 juillet. Pour réserver des billets, téléphonez au Centre Segal, au 514-739-7944  ou visitez le Segalcentre.org.

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